Amelia Abraham s’est entretenue avec le photographe à l’origine de notre shooting MHL. + Dr. Martens pour parler d’identité, de communauté et de la photographie comme moyen de trouver des réponses.
« J’adore mon accent, mais c’est drôle : la première question qu’on me pose est toujours “D’où venez-vous ?”, et non “Comment allez-vous ?” », explique le photographe Kuba Ryniewicz, installé à Newcastle.
La réponse est complexe : « Je suis britannique parce que j’ai un passeport, et je suis polonais parce que c’est de là que je viens. Mais je ne serai jamais pleinement britannique, et je me sens détaché de la Pologne parce que je n’y ai pas vécu depuis 20 ans. »
C’est ce sentiment d’entre-deux qui façonne son travail, connu pour explorer les notions de communauté, de foyer et d’appartenance. Plutôt que « D’où venez-vous ? », une meilleure question, suggère-t-il, serait « D’où arrivez-vous ? ». Autrement dit : quelle est votre perspective ? Comment réfléchissez-vous aux choses et comment voyez-vous le monde ? Pour Kuba, la photographie est une façon de répondre à ces questions.
Bien que Kuba ne considère pas son travail comme ancré dans un lieu particulier, il a commencé à photographier la vie quotidienne à l’adolescence, en Pologne, dans les années 1990. Son oncle, photographe amateur, lui avait donné un vieil appareil photo soviétique – « un truc vraiment lourd, du genre qu’on pourrait laisser tomber sans jamais le casser » – et lui avait appris à développer ses pellicules en chambre noire et à expérimenter avec les éclairages.
MHL. + Dr. Martens
À l’époque, la photographie était un passe-temps ; l’idée de devenir photographe n’était même pas envisageable pour Kuba. C’était quelques années après l’effondrement du communisme, l’argent se faisait rare et le travail indépendant n’était pas encore une réalité bien établie. « En plus, je voulais plutôt devenir écrivain. C’est pour ça que j’ai étudié la philosophie et que je gagnais ma vie en travaillant comme maçon. »
Après avoir déménagé au Royaume-Uni en 2004 pour apprendre l’anglais, il s’est tourné vers l’écriture sur la photographie – interviews, recherches et critiques de livres – tout en continuant à photographier en parallèle, avant de finalement décider de se former à la photographie. « J’ai détesté étudier la photographie – j’ai détesté étudier tout court. J’étais doué, mais je n’aimais pas la façon institutionnelle de voir les choses. »
Cet état d’esprit rebelle a commencé à façonner la photographie de Kuba lorsqu’il a commencé à travailler dans la mode, il y a une dizaine d’années. Plutôt que de concentrer son objectif uniquement sur le stylisme et les vêtements, il a intégré des natures mortes, des portraits et des nus à ses éditoriaux ; l’approche était conceptuelle dès le départ. « Je ne suis pas de ces photographes dont le travail commercial semble si différent de leur travail personnel. J’adopte une approche qui suit le flux de la vie. »
Il assure également le casting de bon nombre de ses propres shootings, comme lors de la récente séance Dr. Martens + MHL., pour laquelle il s’est rendu à l’usine Dr. Martens et a photographié les personnes qu’il y a rencontrées. Il a utilisé de la pellicule, qu’il a ensuite développée lui-même.
« Le casting est important pour moi. C’est bien de créer un univers. Quand vous photographiez vos amis, c’est un peu comme lorsque quelqu’un vous rend visite et que vous voyez soudain votre lieu de vie à travers ses yeux, et que vous vous dites : “Je n’avais jamais remarqué ce bâtiment !” C’est comme ça : la façon dont vous les regardez et dont ils vous regardent. C’est vraiment rafraîchissant, presque comme voir les choses avec un œil nouveau, comme un enfant. » Kuba photographie souvent ses amis, en particulier des personnes queer et des immigrés.
Aujourd’hui, bien qu’il utilise principalement un Polaroid ou un appareil moyen format 6 × 7, il intègre parfois des images prises à l’iPhone dans ses expositions et ses éditoriaux, rejetant ainsi la hiérarchie persistante des formats en photographie. « Je n’ai pas honte d’utiliser aussi mon téléphone. Cela apporte une dimension liée à la rapidité de la vie. Je mélange les différents supports pour créer un rythme différent, parce que nous vivons simultanément à des rythmes différents. » Pourtant, dit-il, l’infinité du cloud ou d’une carte SD peut être écrasante, ce qui explique pourquoi il revient toujours à la pellicule. « C’est une limitation et une restriction qui me donnent une meilleure perspective sur la façon de construire une histoire ou de réaliser des portraits. »
MHL. + Dr. Martens
Une grande partie de la magie se joue de toute façon pendant le développement ; le processus compte autant que le fait de prendre la photo sur le moment. « J’aime le toucher, l’odeur, tous les sens. Avec le numérique, vous perdez le lien avec toutes les possibilités que vos sens peuvent vous offrir. J’aime toucher chaque tirage moi-même. »
Tout comme chaque tirage est unique, chaque portrait l’est aussi : c’est une façon de vraiment regarder quelqu’un et de le voir dans toute son individualité, avec ses différences. Un point de vue qui vient aussi du fait d’être un photographe queer. Souvent, les soirées au studio de Kuba se transforment en séances photo improvisées, donnant naissance à la série Corner Study, que Kuba espère publier en livre l’an prochain. Elle associe des natures mortes d’objets éphémères du studio – dont beaucoup sont liés à l’histoire gay – à des portraits de personnes de sa communauté.
« Mon truc, c’est d’être uni avec les miens. Aujourd’hui encore, c’est ça mon objectif : comment agrandir la famille et le réseau de personnes qui nous entourent. Les premières photos étaient comme ça sans que je m’en rende compte et maintenant, surtout après avoir vécu le Brexit et en tant que personne queer et étrangère, ça m’intéresse encore plus. C’est comme ça qu’on construit une communauté, avec des gens venus de partout. Il s’agit de voir comment les personnes qu’on rencontre nous façonnent, comment on se réinvente en groupe. »
« J’ai pris cette photo quand j’étais adolescent, à 16 ou 17 ans. J’ai grandi dans une petite ville près d’un parc national. Un groupe d’entre nous quittait la maison en douce et traînait ensemble tous les jours pendant l’été. On était branchés grunge et on était des petits voyous. Je me souviens que tout le monde voulait des Dr. Martens, mais il n’y avait pas beaucoup d’argent en Pologne à l’époque, alors on demandait à nos proches de nous donner leurs rangers militaires d’occasion parce qu’elles avaient un look similaire. Je shootais sur la pellicule la moins chère que je pouvais trouver. À l’époque, on ne pensait pas à documenter ou à montrer ses photos comme on le fait aujourd’hui. Je prenais juste des photos de mes potes. »
« C’est mon copain Matthew et son meilleur ami sur une falaise à Seaham, où ils avaient l’habitude de chercher du charbon de mer. Ils portent les couvertures de survie des coureurs de marathon, et l’incroyable coucher de soleil se reflète magnifiquement sur l’aluminium. J’adore cette photo parce qu’il y a quelque chose de magique là-dedans, presque cosmique, comme une sensation venue de l’espace. On dirait qu’ils essaient d’attirer les extraterrestres. On y retrouve cette idée d’unité et d’amitié. »
« C’était l’un de mes meilleurs jours de shooting. J’ai rencontré ces gars à Poznań, la ville d’où je viens, mais la photo a été prise sur une plage près de Gdańsk. L’un d’eux a hérité d’une maison de famille et y a créé une communauté queer. Un espace sûr, ce qui est important en Pologne. Une grande partie de mon travail parle de communauté et de famille, et je pense que l’intimité de cette photo traduit bien cela. »
« Cette photo a été prise le jour de mon anniversaire, il y a quelques années. L’homme sur la photo, c’est Glen, un ingénieur qui vit sur un bateau. Un ami le connaissait et m’a demandé si je voulais fêter mon anniversaire sur son bateau. Une autre amie a des poules, alors elle a apporté des œufs durs. C’est une photo honnête. Vous n’avez pas besoin de voir un visage pour faire un bon portrait. Tout a le potentiel d’être beau. »
« C’est un autoportrait rare, pris dans mon jardin à Newcastle. La taille de la ville me convient parfaitement d’un point de vue pratique. Je vivais à Londres avant – Newcastle a un autre rythme. Je pense que cette photo capture bien ça. »
QU’EST-CE QUI DONNE DU REBOND À TA SEMELLE ?
Se réveiller
Peu importe l’heure. Prendre une douche et retrouver son rythme. C’est une question de routine, d’équilibre intérieur et de l’inconnu de la journée qui s’annonce.
L’évasion à travers les disques
Entre amis ou en solo. J’aime Autechre, Boards of Canada ou Aphex Twin – ce sont mes valeurs sûres.
Quelque chose que je n’ai pas encore découvert
Garder cet état d’esprit permet de conserver cette part de magie.